La promesse de la Chine aux bretons

             1940-1945. Le destin frappe deux pays: La Bretagne (partie à l’Ouest de la France) et la Chine (du Nord Est), des pays situés géographiquement aux antipodes l’un de l’autre qui n’ont apparemment rien de commun. Ils subissent tous deux  l’humiliation de l’occupation étrangère: la Bretagne est administrée par l’armée allemande nazie et la Chine en partie par l’armée impériale japonaise. Alors que rien ne le présage, le destin de ces deux pays va interférer à distance sur la libération mutuelle de leur territoire.

Et de ce fait, la France (Bretagne) et la Chine vont, à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, acquérir par la résistance et le courage de leurs peuples, le statut de” grande nation” et recevoir le privilège d’être admis parmi les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU alors même qu’ils ont subi pendant toute la guerre les atrocités de l’occupation étrangère. Dès lors, leur sort allait-être indissociablement lié et la naissance naturelle d’une fraternité entre ces deux peuples (bretons et chinois) allait résister à l’oubli malgré les vicissitudes de l’Histoire, traverser les épreuves et ressurgir aujourd’hui avec la création de la “ Cité Bretagne” à Ningbo au Sud de Shanghai.

Il a suffi d’une promesse, une simple promesse, écrite nulle part dans les textes mais gravée dans les cœurs des deux peuples frères. Mais comment expliquer la force de cette promesse? Il faut revenir à juin 1940.


A cette époque, l’armée française n’existe plus. La Bretagne est entièrement occupée par la Weirmarch, comme la moitié nord de la France. Les bretons vivent très mal cette humiliation; eux qui sont tellement attachés à leur liberté. Les bretons sont un peuple fort, fier et courageux. Ils vont être les premiers à répondre à l’appel du Général de Gaulle à la BBC de Londres le 18 juin 1940 qui concluait:


                                     “ Quoi qu’il arrive, la flamme de la résistance
                                        ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas”

Cet appel est relayé en langue bretonne dès le 24 juin et mobilise immédiatement les bretons qui organisent sur des bateaux de pêche et de plaisance le départ massif de ceux qui vont rejoindre en Angleterre les forces de la ‘France Libre’ du Général de Gaulle.  Dès le 28 juin 1940, le Général est reconnu par Churchill comme chef des Français Libres . Les bretons ont allumé la flamme de la résistance. Les départ individuels s’échelonnent jusqu’en 1943 puis viendra la mise en place d’une filière plus ou moins organisée. 
Aucune autre région ne connaîtra un tel nombre de départs clandestins. Les actes de résistances se multiplient: graffitis favorables au Général de Gaulle, actes de sabotage et attentats contre les locomotives, les lignes électriques et téléphoniques et les machines outils. Les maquis se forment comme le maquis “ Saint Marcel” qui va jouer un rôle crucial en 1944 lors de la Libération pour le parachutage d’armes et dont beaucoup ont été fusillés par les allemands.


Après la mission “ Savannah”, le rapport de l’adjudant Forman et le sergent Joel Letac, de retour à Londres en septembre 1941 remarquait” Il n’est pas vain de dire que la Bretagne est, parmi les autres régions françaises, celle où la résistance aux allemands s’affirme avec le plus de netteté”. A la veille du débarquement, plus de 35000 résistants bretons furent prêts à lancer une guérilla sans limite contre l’occupant.


Le sacrifice des bretons a un prix: 3763 déportés dont la moitié ne reviendra pas des camps de concentration, 2276 fusillés et près de 6500 victimes civiles. La seule ville de Brest qui connait des bombardements intensifs de 1940 jusqu’en 1944 est entièrement détruite Jacques Prévert immortalisera ce drame dans son poème “ Barbara” avec ces mots: 

                                    “C’est une pluie de deuil terrible et désolée”.


La résistance et le courage vont se mêler silencieusement à leurs frères d’arme chinois eux aussi humiliés et martyrisés. Ils seront le gage de leur fraternité.

En 1940, la partie orientale de la Chine subit depuis 1937 les atrocités de l’occupation de l’armée japonaise. Le peuple chinois résiste et présente un front commun malgré les divisions politiques. L’armée nationaliste de Lin Sen et Tchan Kai-Chek et l’armée révolutionnaire de Mao Tse-Toung mènent des actions communes. Il faut avant tout chasser l’ennemi, le harceler et libérer le pays. La résistance s’organise avec son lot de sabotages et de guérilla.


L’entrée en guerre du Japon impérial en 1941 va tout à coup lier le sort des bretons aux chinois. Ils ont maintenant un ennemi commun et la lutte des uns sert les intérêts des autres Les résistants des deux pays ont le même visage, ils entonnent le même hymne: le “ Chant des partisans

“Ami, entends-tu

les cris sourds du pays qu’on

Enchaîne!

Ami, entends-tu

le vol noir des corbeaux sur nos

Plaines!”

A la Conférence du Caire en 1943 réunissant Tchan Kai-Chek, Roosevelt et Churchill, la Chine devient un partenaire majeur au sein des alliés et il est décidé de chasser les japonais du territoire chinois. Les alliés sont aussi les bretons. Le combat est le même. La Chine est désormais un partenaire reconnu par ses alliés. La résistance chinoise a aidé à prévenir une attaque japonaise contre l’Union Soviétique et la coalition des deux pays fascistes les plus fort du Moyen-Orient. Quand les nazis ont envahi l’Europe en 1940, les troupes chinoise ont lancé des contre-offensives hivernales forçant les japonais à consolider leurs champs de bataille en Chine; ce qui explique que le Japon n’a pas répondu à la demande de l’Allemagne l’invitant à attaquer l’Union Soviétique et à repousser les troupes britanniques en Asie du Sud Est. Le Japon a déclaré qu’il pouvait vaincre la Chine en 3 mois mais la Chine a résisté pendant 8 ans: au prix du sang versé avec 12 millions de morts et des centaine de milliers de prisonniers dont beaucoup ne sont pas revenus des camps..


Des deux côtés, des héros anonymes souffrent et paient de leurs vie au nom de la Liberté Et puis les grandes figures de l’Histoire: le Général de Gaulle, Mao Tse Toung, Lin Sen, Tchan Kai Chek, tous unis dans un même combat au delà de leurs divergences idéologiques. Ils sont tous là. Ils pensent tous  ce que Malraux avait écrit  en 1964 dans son discours prononcé à l’occasion du transfert des cendres au Panthéon de Jean Moulin, chef de la Résistance:

 “Entre, avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle- nos frères dans l’ordre de la Nuit...”

“ Nos frères”. Voilà le maître mot qui résonne dans le coeur de tous les résistants, bretons et chinois. Voilà pourquoi en 1964 le Général de Gaulle a reconnu avec audace la Chine Populaire et rétabli les relations diplomatiques avec la France, qualifiées à l’époque de trahison par le monde occidental. “ Nos frères”. Voilà pourquoi la Chine a promis une terre aux bretons  en raison de leur rôle crucial dans la résistance jusqu’à la libération; une terre en Chine, un morceau de Bretagne, son esprit qui réunit la diaspora des bretons , sa culture, sa langue et ses spécificités qui se mélangent avec celles de la Chine pour se projeter et devenir une plateforme internationale ouverte à tous les pays du monde.


Parce que ces frères s’admiraient. ils étaient liés par le même courage, le même sang, les mêmes larmes. A Pékin, le 10 novembre 1970 à la mort du Général de Gaulle, les drapeaux chinois étaient en berne à l’entrée de la Cité Interdite et  dans le cimetière de Colombey, deux couronnes barrées de deux rubans portaient les noms de Chou En Lai et Mao Tse Toung.

Cette terre des bretons en Chine est bien le symbole d’un vibrant hommage fait aux martyrs de la résistance. Avec l’inauguration le 6 avril 2012 de la “ Cité Bretagne, la fraternité entre les peuples bretons (français) et chinois est à jamais scellée par cette souffrance commune. Une nouvelle page de l’Histoire franco-chinoise s’écrit en ce moment, une nouvelle ère s’ouvre comme une merveilleuse fleur de lotus  jaillissant dans l’éblouissante lumière de la paix.